
Qui est –C- ?
Pour raconter l’histoire de –C-aujourd’hui, il faudrait d’abord se mettre dans le contexte de son évolution. –C- était l’étrange mélange d’une vie fragmentée. Parce qu’elle a toujours vécue loin du monde et dans le monde. Imprégnée jusqu’au cou des valeurs sociales. C’était une fausse rebelle. Pour se situer mieux dans le contexte de son enfance, il faut savoir que –C- avait vécue jusqu’à ses seize ans dans certain milieu social. Son père était riche (il l’est toujours) possédant ça et là quelques biens immobiliers, un hôtel et des relations haut placées un peu partout. Elle n’eut manqué de rien à ce jour, si elle n’avait pas fait le choix de se mettre du côté de sa mère quand son père commença à aller voir ailleurs et abandonner à petit feu sa femme. A vrai dire, elle avait toujours aimé ce père tant imposant mais parfois tant absent. Parce que, absent il l’était, mais quand il était là, il n’avait d’yeux que pour sa fille. Elle lui ressemblait beaucoup, tant physiquement avec ses boucles châtaignes et ses yeux étirés que moralement. Ils se complétaient. Elle voyait en lui, la force et la détermination à atteindre tous ses buts et aspirait à puiser de son esprit analytique et tactique. Mais la jeune femme sensible qu’elle était déjà à seize ans lui dicta qu’il fallait épauler cette mère trahie et abandonnée. Inutile de dire qu’autant l’amour que lui portait son père était fort et violent, autant sa réaction fut vive face à cette prise de parti. Et à dix sept ans, -C- emménagea avec sa mère dans un petit studio de villa et entama une nouvelle vie un peu plus compliquée que celle qu’elle avait vécue jusque là.
-C- ne parlait pratiquement jamais de la vie qu’elle avait menée avec sa mère dans ce quartier populaire pendant trois ans. Elle taisait la souffrance des regards, la fatigue qu’elle ressentait tous les soirs en rentrant de son plateau de télé performance. Elle cachait sa double vie à ses amis. Elle vit trois ans de son existence, coupée de la vie sociale. Elle vit trois ans avec une seule personne : sa mère. Cette dernière, bien qu’affectée par son divorce soudain, avait gardé un calme surprenant. Voir même, une certaine joie de vivre. Beaucoup aurait cru qu’elle était insensible, ou qu’elle attendait ce moment de libération. Mais son attitude tenait beaucoup plus d’une force exceptionnelle que d’une insensibilité. Quand –C- eut son bac, elle choisit d’intégrer l’école des beaux arts de Tunis, passionnée qu’elle était de ce domaine. Elle aurait tant voulu étudier l’histoire de l’art dans une école en France ou à Venise. Mais comme on pouvait le deviner, l’argent faisait défaut. Très tôt –C- prit conscience de l’importance du matériel, basculant d’une vie à une autre, ayant fait le choix de la misère et des rêves brisés, elle éprouvait une haine passionnelle pour les billets verts. Bizarrement, elle s’entourait d’hommes riches, qui dépensaient beaucoup d’argent et s’appliquaient à céder à tous ses caprices. Elle se détestait pour avoir ce comportement. Mais elle ne pouvait y échapper. C’était involontaire. Son psy lui avait dit un jour, que c’était une recherche désespérée d’une relation amoureuse pour combler celle absente avec son père, l’argent étant un facteur très influent dans les changements subis depuis le divorce de ses parents. Mais elle n’y croyait pas trop. C’était trop facile, trop banal. ‘Avoir fait quatre ans d’études pour sortir ces conneries’…Elle décida de ne plus consulter.
On aurait peut être approfondi cette analyse, on aurait su qu’elle ne cherchait pas son père, qu’elle ne cherchait pas l’argent. Qu’elle était intérieurement tiraillée entre son envie de se venger de l’abandon de son père, celle de lui prouver qu’elle peut trouver un homme aussi bien que lui si ce n’est mieux que lui, et le poids d’une société qui utilise le filtrage comme mode d’emploi. Elle ne voulait pas être écartée du système, comme elle l’a été de sa famille. Toute cette tourmente faisait qu’elle enchainait les relations dans la quête d’un absolu qu’elle n’arrivait pas très bien à cerner. ‘De toute façon, l’homme de ma vie ne s’est pas encore présenté.’ Pensa-elle.
Alors elle s’appliqua dans ses études. Le diplôme, elle l’a obtenu avec mention. C’est à ce moment là que le père qu’elle connut fit son comeback, lui offrant la possibilité d’exaucer l’un de ses rêves : faire un master en histoire de l’art à Paris. C’était en quelques sorte un ‘mea culpa’ déguisé sous la forme d’un cadeau d’obtention de diplôme. Tout était offert par la maison : les frais d’inscription, le logement, et une petite somme mensuelle pour les dépenses au quotidien. Elle pensa refuser l’offre. Mais en y réfléchissant bien, elle ne voyait aucun héroïsme dans son refus et encore mois de réconfort. Les cicatrices étaient bel et bien là, indélébiles. Alors si la rancœur n’avait pas réussi à colmater les brèches depuis tant d’années. Peut alors que cette BA allait pouvoir l’aider à tourner certaines pages de sa vie. Elle plia aussitôt bagages pour la grande aventure.
C’est à Paris que –c- fit la connaissance de ceux qui allaient constituer son entourage aujourd’hui : Amine, -B-, Majdi, Said, Karim, et Wiem. Sa première année amoureuse fut ponctuée de relations éphémères, qui ne duraient pas plus d’une semaine en général. Ca correspondait à peu près à la vie qu’elle menait. Sans planification, vivant de l’art et pour l’art. Vivant quelques fois de passions tumultueuses où elle se déchirait entre amour et raison. Et il faut dire qu’elle adorait ça. Jouer au martyre. Mais elle voulait le jouer seule. Sans que personne ne le sache. Sans que d’autres voient cette détresse qu’elle se créait. Là encore le psy aurait dit, que depuis que tout était plus ou moins stable entre son père et elle, elle était en manque de drames et de nœuds. Mais la connaissant un peu mieux, nous on dirait que son tiraillement la suivit jusqu’à Paris, entre son envie de s’envoler, de vivre aussi libérale que libérée et le poids de la société tunisienne qui la suivait toujours : Son père qui voulait la voir devenir quelqu’un, sa mère qui voulait la voir stable dans un couple harmonieux, et ses amies qu’elle laissa à Tunis toutes mariées ou fiancées. En cours de route, entre soirées arrosées et crises de solitude, entre deux rencontres, elle fit celle de Amine. Profil quasi parfait. Jeune comptable, tunisien, bonne famille. En quelques mois, il réussit à devenir son meilleur allié, son ami et plus tard son amant. Quand elle se sentit embarqué, elle tenta de s’éloigner. Il réussit toujours à la rattraper d’une manière ou d’une autre. La vie semblait plus calme avec lui, plus sereine. Ses démons prirent plus de congés, la laissant savourer un état d’esprit calme pour de plus longues durées. Elle cacha à Amine son jeu de martyre et continua tout de même à le pratiquer, toujours toute seule, mais moins souvent qu’avant. Elle se l’interdisait par moments. Elle pensait que dans une relation de couple sérieuse, on se devait d’être stable dans tout. Adieu insomnies, changements d’humeur, solitude voulue, adieu le fait d’agir au grès des envies, d’éteindre son téléphone sans prévenir…adieu crises larmoyantes et peurs plurielles… Elle s’efforça d’adopter un nouveau mode de vie pour coller à ce bonheur qui lui tendait les bras. Tout frais, tout pimpant, formule complète : amour, respect, bonne situation, argent, travail, maison, voiture, mariage, bébé…et divorce.
Malgré tous ses efforts pour accéder au bonheur platonique, bien connu sous la forme d’une vie confortable, elle commençait à s’ennuyer grave. Elle avait même fait superposer son emploi du temps à celui d’Amine. Ils se voyaient tous les jours, sortaient partout ensemble, partageaient tout. Elle avait fait le mauvais calcul. –B- l’avait pourtant bien prévenue, l’avait conseillé de respirer au niveau du couple. Elle était aveuglée par son objectif : se conformer à cette situation, aimer cette vie. Finalement ça ne devait pas être si moche d’être comme les autres, se disait-elle. Mais elle ne pouvait plus échapper à cette lourdeur que l’accablait. –C- si sociable, si ouverte aux rencontres se retrouva à passer la moitié ses soirées seule dans son appart (l’autre moitié elle la passait avec Amine).
Conséquence inéluctable de ce rythme de vie, le salut intellectuel, le pêcher virtuel…internet lui tendait les bras vers la découverte. Avoir des amis des quatre coins du monde, la quatrième dimension chez soi, tranquillement assise sur son canapé. Lui, fut une rencontre virtuelle pour laquelle elle succomba. Inconsciente de cette descente irréversible, elle croyait contrôler la situation…et surtout contrôler cette relation parce que derrière un écran. Elle faisait confiance à ce 17 pouces pour la protéger. Cependant –C- aimait tout ce qui était nouveau, alors elle prenait plaisir à imaginer un personnage comme quand on le lit dans un livre. Le fait que ce personnage existe vraiment dans la vraie vie constituait pour –C- une dimension surnaturelle et une envie irrésistible de toujours en savoir plus. La rencontre en elle-même ne l’intéressait pas, ou du moins jusque là, ne l’intéressait pas. La confrontation avec la réalité allait peut être la décevoir, ou au contraire créer en elle un besoin d’en avoir plus. Dans les deux cas, ce n’était pas ce qu’elle voulait. Alors avec son correspondant mystérieux, elle jouait au ‘teasing’, au mystère, à ‘on a tout en commun et rien en commun’…mais surtout au désir refoulé.
Avec lui, elle se dévoilait mais à petits pas, en tâtant le terrain, à travers ses réactions. Elle explorait son côté obscur, ses peurs, ses faiblesses, avec lui. Une psychanalyse dont son ex psy aurait été incapable de mener. Elle ne savait pas s’il la jugeait ou pas, mais en tout cas, il n’en donnait pas l’air. Elle avait donc pris la décision de ne pas le rencontrer, cela la rassurait sur tous les plans, mais surtout par rapport à Amine qui ignorait tout de cette complicité d’esprits. Au fait, elle cachait ce côté de sa vie même à –B-, qui avait toujours été au courant de tout. Cette fois, elle le gardait bien au fond de son ordinateur et puisqu’il y resterait, elle ne voyait pas l’intérêt d’en faire tout un plat.